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Jean Paul Salome
20/07/2020

Entretien avec Jean-Paul Salomé


LA DARONNE avec Isabelle Huppert et Hippolyte Girardot sortira dans les salles françaises le 9 septembre. Présenté au Festival de l'Alpe d'Huez 2019 et au Festival d'Angoulême 2020, ce film est le huitième de Jean-Paul Salomé (Les Braqueuses, Restons groupés, Belphégor le fantôme du Louvre, Arsène Lupin, Les Femmes de l'ombre, Le Caméléon et Je fais le mort). Entretien tiré du dossier de presse du film.


Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’adapter La Daronne, d’Hannelore Cayre ?

C’est un roman que j’ai beaucoup aimé, notamment son ton, son mélange de comédie et de polar. Surtout, j’y ai vu la possibilité d’un beau portrait de femme, avec à la clé un rôle intéressant pour Isabelle Huppert. J’imaginais le contraste entre elle et sa carrure plutôt frêle, et ce milieu d’hommes costauds, policiers, dealers qui roulent en Porsche Cayenne, et la manière un peu irrévérencieuse dont elle les traite. Mais rien ne serait arrivé sans un heureux concours de circonstances. À l’été 2017, je quitte Unifrance, dont j’ai assuré la présidence pendant plus de quatre ans. Lors des derniers mois, je voyage beaucoup avec Isabelle Huppert, qui présente ELLE, de Paul Verhoeven, un peu partout dans le monde. Nous sympathisons. À la fin d’un de ces voyages, je lui dis que j’aimerais beaucoup que nous travaillions ensemble. « Ah oui, une comédie, ce serait bien ! », me répond Isabelle. Entretemps, Marc Irmer, qui a produit le film réalisé en 2009 par Hannelore Cayre, COMMIS D’OFFICE, a pensé à moi pour adapter La Daronne. Je reçois le livre, qui m’emballe. Je rencontre Hannelore. D’autres cinéastes sont sur le coup, mais, me dit-elle, ils veulent plutôt garder la mécanique policière, gommer la comédie. Je lui dis que c’est l’équilibre entre les genres qui m’intéresse, elle en paraît contente. Je lui parle d’Huppert, elle y croit à moitié. Coïncidence invraisemblable, quand j’appelle Isabelle, qui arrive sur son lieu de vacances, elle me dit avoir acheté le livre à l’aéroport, l’avoir lu dans l’avion et qu’il lui a beaucoup plu. Donc, sous réserve que le scénario lui aille, banco ! Avec Hannelore, qui tenait participer à l’adaptation, nous commençons donc à écrire.

 

Quelles sont les grandes différences entre le livre et le scénario ?

Le passé du personnage de Patience est davantage développé dans le livre : son enfance, les trafics de son père... Fallait-il écrire des flash-back ? On l’a envisagé, mais cela compliquait beaucoup le récit, et on a préféré que ces souvenirs infusent de façon plus souterraine la caractérisation du personnage. On a développé le personnage joué par Hippolyte Girardot, qui était plus en retrait dans le texte original : il ne voyait rien, elle le manipulait complètement. À l’écran, il aurait pu passer pour un parfait crétin ! Il manquait aussi des éléments de danger. On a développé une double menace : celle des frères Cherkaoui d’un côté, de la police lors du deal à Barbès de l’autre. Même par souci de vraisemblance : difficile d’écouler une tonne et demie de shit dans Paris sans que personne ne se demande d’où elle vient… Mais le scénario est plutôt fidèle. D’ailleurs, Hannelore, sans doute par lassitude, parce qu’elle avait l’impression de se répéter, avait parfois envie de s’écarter de son roman. C’était moi le gardien du temple, chargé de lui rappeler que non, ça marchait très bien ! Isabelle Huppert nous mettait un peu la pression parce que son emploi du temps est très chargé, entre tournages et théâtre. Il fallait qu’elle soit sûre de s’engager pour bloquer des dates. Elle a aimé ce qu’on lui a fait lire à Noël 2017, tout en nous demandant de rajouter un peu de dinguerie au personnage. Elle la trouvait plus haute en couleurs dans le livre. Alors on s’y est donc remis !

 

Hannelore Cayre vous a-t-elle dit d’où lui est venue cette histoire ?

Sans trahir de secret, je crois pouvoir dire que l’histoire personnelle des parents de Patience est une vision romancée de ses propres parents. Hannelore a également mis pas mal d’elle-même dans le côté « anar de gauche » de son héroïne : quand, par exemple, à l’issue du pot organisé par la brigade, elle peste contre les dealers qu’on envoie « en stage de radicalisation pour trois grammes de shit », c’est quelque chose qu’elle pourrait dire ! Elle a inventé l’histoire policière à partir de ce qu’elle a observé en tant qu’avocate pénaliste, ayant défendu pas mal de dealers. Elle connaît les rouages des procédures, les dialogues... D’ailleurs, c’est ce que j’aimais aussi dans le livre : la justesse d’observation d’un univers de petits et de gros dealers, et aussi de commerçants, certains issus de l’immigration chinoise, qui sont victimes de trafics ou brutalisés par des gros bras. J’aimais la façon dont Hannelore faisait parler chacun d’entre eux, de façon précise et inventive. Lors des audiences, elle avait remarqué que pour la communauté maghrébine, c’étaient souvent les deux ou trois mêmes interprètes qui voyaient passer toutes les affaires, y compris celles liées au terrorisme. C’était même un peu effrayant : il n’y a pas de contre-expertise, personne ne vérifie la traduction des écoutes. Si quelqu’un de mal intentionné traduisait n’importe quoi pour son propre profit, personne ne le saurait. Ce n’est pas tout à fait le cas de Patience. Elle veut d’abord rendre service à cette infirmière qui offre à sa mère une fin de vie assez heureuse, en lui manifestant l’affection qu’elle, sa propre fille, n’est plus capable de donner. Mais une fois que la drogue est dans la nature, pourquoi ne pas aller la chercher ?

 

Avez-vous rencontré des interprètes judiciaires ?

Oui, deux. L’un nous aidé à traduire le scénario en arabe – il connaissait notamment les termes utilisés par les dealers. Et puis une femme, qui traduit le portugais, spécialisée dans ce qui vient du Brésil, des affaires de faux papiers, des trafics de cocaïne. Elle nous a montré comment elle travaillait, parfois en traduisant les écoutes téléphoniques chez elle. Il lui arrive de repasser en écoutant les bandes ! Les deux ont pu assister à des opérations policières comme l’interpellation au début du film. C’est un métier longtemps négligé : les interprètes judiciaires ont longtemps été payés sur le budget « timbres et enveloppes » du Ministère de la Justice. Et ils ne cotisaient à aucune retraite. Cela n’a changé que très récemment… Cela justifiait que Patience soit inquiète pour son avenir ! J’ai aussi rencontré des flics de la brigade des stupéfiants : pour voir comment ils travaillent avec les traducteurs, comment se passent les interrogatoires, les moments d’attente, les nuits d’écoute. Je leur ai fait lire des scènes, ils m’ont fait des remarques intéressantes.

 

La véracité du film tient aussi à son inscription dans le Paris d’aujourd’hui…

J’ai emménagé à Ménilmontant en avril 2017. Trois mois plus tard, je lisais ce livre qui se passe entièrement autour de chez moi ! C’était aussi une manière de découvrir mon quartier, j’allais parfois sur le plateau à pied : le petit hôtel où sont arrêtés les dealers se trouve deux rues plus haut à Couronnes, l’EHPAD est tout proche. J’ai fait des petits repérages tout seul : je prenais des photos à l’iPhone, en disant à la régie : « Allez voir ça, ça me va ». J’ai aussi cherché des points de vue en hauteur, pour voir Paris différemment : la Tour Eiffel vue de la rue de Ménilmontant, un plan en plongée sur l’Hôtel-Dieu ou sur le nouveau quartier du Palais de Justice. Montrer la ville avant de s’y plonger. Quand je ne peux pas tourner à l’intérieur d’un lieu, faute d’autorisation, j’aime bien en montrer l’extérieur, j’ai l’impression que ça crédibilise la séquence, ça lui donne de la véracité. Je trouvais important de filmer le Paris d’aujourd’hui et les quartiers, entre Belleville et Ménilmontant, qu’on ne voit pas tant que ça dans le cinéma français. Des communautés y cohabitent : la communauté Wenzhou a repris pas mal de commerces, mais il y aussi des Maghrébins, des Juifs orthodoxes, etc. Je voulais que ce melting pot, qui paraît naturel dans les films américains, soit présent à l’image, dans la figuration notamment, sans caricature. Madame Fo, qui a dû arriver en France il y a vingt ans, a gardé son accent, son fils n’en a plus du tout… Et, oui, les mariages wenzhou se font souvent braquer, parce que beaucoup d’argent liquide y circule !

 

Comment Isabelle Huppert s’est-elle préparée au tournage ?

Elle ne parle pas l’arabe. Alors, elle a dû apprendre ses répliques phonétiquement. C’est là qu’avoir une grosse bosseuse comme elle change la donne ! On a commencé le tournage en novembre 2018. Dès l’été, elle avait tous ses dialogues enregistrés de plusieurs façons différentes, dits par un homme, par une femme, à vitesse normale, à vitesse réduite. Elle a appris syllabe par syllabe, intonation par intonation. J’étais forcément anxieux. Elle me disait que c’était dur. Son coach, qui nous a accompagné jusqu’au tournage, me rassurait. Isabelle est partie tourner FRANKIE au Portugal, je crois qu’elle apprenait nos répliques entre les prises, dès qu’elle avait un moment. Le jour J, elle savait tout par cœur, c’était dingue. On aurait pu, en cas de catastrophe, la doubler, même partiellement. Mais non. On a fait écouter ses dialogues à des Marocains qui nous ont dit qu’elle parlait bien, avec un petit accent français. Et puis avec Marité Coutard, on a fait sa garde-robe : une daronne riche, qui en impose aux petits dealers quand elle leur donne rendez-vous dans un hôtel de luxe ; une daronne modeste, quand elle passe la marchandise dans une supérette en banlieue…

 

Isabelle Huppert est une comédienne qui est davantage dans l’exécution que dans l’intention…

Au début de la journée de travail, il faut la rassurer sur le sens de son action et de ses dialogues. Le matin, au maquillage, on discutait librement des scènes de la journée et des dialogues, elle voulait être sûre d’avoir saisi les intentions, compris le sens de chaque réplique. Par exemple, pour la scène où Madame Fo et Patience parlent de la façon de blanchir l’argent, elle voulait être sûre de bien saisir le mécanisme. Une fois qu’on est d’accord sur la finalité des choses, c’est surtout de la mise en place. Ce qu’il faut trouver, c’est le bon rythme, le meilleur timing pour elle et ses partenaires. Elle a cet instinct qui lui permet de dire : « OK, j’y suis » ou « Reprenons, il y a encore des choses à trouver ». Elle cherche tout le temps. Je crois qu’elle aimait beaucoup le personnage, qui lui offrait beaucoup à jouer. Dans la moindre réplique, me disait-elle, il y a tellement à faire… Patience ment beaucoup, à tout le monde, pour garantir sa double vie. Isabelle devait parfois fabriquer des réactions, feindre l’étonnement. Dans la scène où elle va voir Madame Fo chez elle, on n’avait pas retenu la phrase qui clôt leur conversation : « Parler ne fait pas cuire le riz. » Elle est pourtant dans le livre et je la trouvais drôle. Je demande donc à ma comédienne Jade Nadja Nguyen, de s’en servir pour mettre fin à la conversation. Et Isabelle de rebondir : « Oh, je pourrais la répéter en écho.» Comme à cet autre moment où elle répète la phrase imagée de Scotch : « La galérance, elle est finie ! »

 

Liliane Rovère fait partie d’une galerie de seconds rôles très réussis. Comment les avez-vous choisis ?

Liliane, j’ai eu envie de sa fantaisie, et aussi de ce sous-texte qui fait qu’elle peut parler yiddish avec sa fille. On a fait en sorte que le personnage existe, soit un peu sec avec Patience, mais pas trop. Dans la scène où Patience va voir Khadija dans la chambre de l’EHPAD, la tient au courant du danger que constituent les Cherkaoui, c’est Liliane qui m’a fait remarquer qu’elle ne faisait rien : « C’est dommage, le personnage pourrait voir des éclairs de lucidité, s’immiscer dans la conversation. » On a décidé qu’elle rebondirait sur des bribes de ce qu’elle entend : « Qui va aller en prison ? » Il a fallu travailler le rythme de la scène pour que ça marche, mais cela valait le coup. On a eu du mal à trouver Madame Fo. Jade est vietnamienne, mais elle a réussi à se transformer en Chinoise. Elle a immédiatement choisi le biais de la comédie, et j’ai vu qu’elle était dans l’esprit du film. Il fallait aussi qu’elle ait du répondant face à Isabelle Huppert ! Avec la directrice de casting, Juliette Vincent, on cherchait des gens dans le ton de la comédie italienne : les Cherkaoui sont surtout très menaçants, mais pour Scotch et Chocapic, respectivement joués par Rachid Guellaz et Mourad Boudaoud, il fallait vraiment trouver Laurel et Hardy. Ce sont des « pigeons », le film s’en moque gentiment, sans les caricaturer.

 

Et le personnage d’Hippolyte Girardot ?

Au départ, on avait pensé à un profil plus farfelu, mais finalement on a trouvé bien que ce personnage soit plus posé, qu’il aide à ancrer cette histoire un peu folle dans une certaine normalité. Hippolyte l’a fait avec beaucoup de sincérité. Il a l’autorité de sa fonction, commandant d’une section à la brigade des stups, mais c’est aussi un personnage un peu lunaire, assez doux. Sa bonhomie fait qu’on peut croire qu’il se laisse manipuler par amour pour Patience. Jusqu’à un certain point… Les deux ne sont pas sur la même longueur d’ondes : lui, il veut clairement refaire sa vie.

 

Le film commence comme un polar, bifurque vers la comédie, et peu à peu se dirige vers un portrait de femme dont l’émotion naît avec elle. Ces trois parties étaient présentes dès l’écriture ?

Cette scansion est née au montage. Avec Valérie Deseine, la monteuse, on a vu que le film imposait ce mouvement-là. Hannelore m’a dit en voyant le film : « C’est comme dans le livre, mais avec une émotion en plus. » Parce que le personnage principal se libère de ce qui l’entrave, elle se défait de tout ce qui lui pèse depuis des années, elle largue les amarres. Elle a hérité des dettes de son mari, qui, comme ses parents, trempaient dans des affaires un peu louches, elle a trouvé un boulot stable mais pas très rémunérateur. Et puis l’occasion se présente. Pour le dire de façon imagée, Patience, c’est un peu THELMA ET LOUISE, sauf qu’elle ne saute pas…

 

Elle retrouve le bateau de son père ou en baptise un autre de son prénom ?

Non, elle rachète celui de son père, elle en a les moyens. C’est l’histoire d’une femme qui décide de ne pas faire son deuil, et de retrouver une partie de son paradis perdu. « Tu pourrais refaire ta vie » lui dit l’une de ses filles. « Et si j’ai décidé de me morfondre ? » répond Patience. Elle se morfond joyeusement. Le bateau n’était pas dans le livre. Dans la phase finale d’écriture, j’ai demandé un coup de main à mon fils, Antoine Salomé. Il trouvait qu’il manquait un élément un peu fort, un peu dingue : Patience n’est pas devenue la daronne juste pour payer ses dettes ! Une nuit d’insomnie, j’ai eu l’idée de ces très beaux bateaux, les Rivas, qui sont comme des voitures de collection. La rousseur d’Isabelle, l’acajou du bateau, ça faisait une belle image de cinéma. J’ai soumis l’idée à Hannelore. Pas de réponse, alors qu’elle réagit d’habitude très vite. Un peu inquiet, je l’appelle. « Écoute, Jean-Paul, je suis très émue, je t’envoie une photo. » Je la reçois : elle, enfant, sur un Riva ! Le bateau s’appelle Hannelore. Par ailleurs, Isabelle Huppert s’est beaucoup amusée à piloter à fond de train ce bateau sur un lac marocain !